« Faut-il se tourmenter sans trêve ? L’homme est l’esclave du hasard ; il ne peut rien prévoir à coup sûr. Le mieux est de s’en remettre à la fortune le plus qu’on peut ».

(Oedipe-Roi, Sophocle)

CC BY-NC-ND 2.0 Marcus Böckmann

Acte 1

Achille et Hector, armés de pistolets, entrent dans la banque. Le hall d’accueil est fait d’un marbre légèrement blanchi.

     – Tiens, c’est classe ici, dit Achille tout sourire. Maman a eu raison de nous dire de faire cette banque aujourd’hui !

     – Ta gueule ! dit Hector, se retournant brusquement. T’es vraiment le mec le plus con que je connaisse ! J’ai du mal à croire que tu sois mon frère ! Bon. Maman nous a dit que nous avions un complice à l’intérieur. Quelqu’un qui n’est pas du tout élevé dans la hiérarchie, et qu’on ne pourra jamais soupçonner. Le complice nous reconnaîtra, m’a dit Maman.

Hector jette un coup d’oeil autour de lui. Il aperçoit la caissière du premier guichet qui les fixe curieusement, puis fonce vers elle. Achille lui emboîte le pas en sifflotant.

Hector montre à la caissière son flingue, son pare-dessus râpé et sa gueule patibulaire, et espère que la combinaison des trois éléments sera suffisante pour que la lumière se fasse dans l’esprit de la jeune femme, sans qu’il n’ait besoin d’actionner l’interrupteur.

Elle comprend.

– Vous êtes là pour retirer du cash, non ? Des grosses sommes ! Sans autorisation, et illico presto, dit-elle l’air crâneur. Rangez ce flingue. Vous n’en aurez pas besoin. Et en plus, entre vous et moi, le bruit de ces engins me donne une peur bleue ! Bon allez, venez, on va au coffre fissa, on prend la thune, et on-se-casse !

Hector sourit.

Acte 2

La caissière fonce vers une petite porte située au fond du hall d’accueil, sur laquelle est marqué « entrée du personnel ». Achille et Hector la suivent sans rien dire.

Arrivée à proximité, elle s’arrête et fouille dans son chignon.

– Je pense pas qu’on devrait aller au-delà de cette porte, dit Achille. J’ai un mauvais pressentiment.

Hector soupire.

– Tu te souviens pourquoi Maman m’a donné le commandement de cette mission ? demande Hector

– Non…, répond Achille.

– PARCE QUE JE SUIS LE PLUS INTELLIGENT, CRÉTIN ! Hurle Hector.

– Oui, bah n’empêche que ça pourrait être moi quelquefois le frère le plus intelligent, marmonne Achille.

La caissière sort une petite clé de l’épaisseur de ses cheveux, l’insère dans la serrure, ouvre la porte et la franchit.

Hector regarde son frère dans les yeux et lui dit :

– Je prends les décisions. Tu es un idiot. La porte est ouverte. On y va.

Acte 3

Achille et Hector entrent dans une grande salle au bout duquel se tient la femme qu’ils venaient juste de suivre. Le soleil filtrant à travers les persiennes cisèle son visage. Sa main droite tient une cigarette.

– Je suis caissière aujourd’hui, commence-t-elle. Mais il y a quelques mois, j’étais encore la directrice de cette banque. Et en quelques mois, j’ai assisté à sa chute. Les membres du conseil d’administration prenaient des choix désastreux, et pour se couvrir, piochaient allégrement dans les comptes de tous nos clients. Au début, j’ai protesté. Puis j’ai les alertés sur le caractère illégal de leurs actions. Enfin, j’ai voulu alerter la police. Ils ne m’ont pas laissé faire, et m’ont exclu du conseil d’administration.

Habité par la vengeance, j’ai réussi à me faire embaucher quelques semaines après comme caissière sous un faux nom.

Je vais tout leur prendre tout. Tout…

Je cherchais juste un moyen d’y arriver. Et voilà que le hasard m’a fait vous rencontrer.

Achille écoute le discours de la femme avec intérêt et attention. Puis il l’interpelle :

– Et moi ? Je suis qualifié aussi, vous savez ! Aussi qualifié que Hector ! Quand nous étions enfants, on nous confondait souvent vous savez. Tu es Achille ? Tu es Hector ? Mais qui est qui ? s’exclame Achille, le visage empreint de naïveté.

La femme lui jette un coup d’œil gêné.

Acte 4

Le visage d’Achille se ferme. Il ne dit plus rien. Il sort son flingue de son étui, se dirige vers la femme, lui attrape violemment le chignon et pointe son arme sur sa tempe.

– Je comprends rien ! Ça sent le coup fourré tout ça ! Hurle Achille. Alors maintenant, on va gentiment aller au coffre. Fissa !

– Achille ! tonne Hector. Arrête de faire n’importe quoi. Pose ce flingue, et suis mes ordres !

Achille ouvre la porte et se retrouve nez à nez avec un vigile. Ce dernier, perplexe, sort son arme et la braque sur Achille.

– Hector, c’est vous ? dit le vigile, d’une voix mal assurée.

Achille se retourne vers Hector et hurle soudainement: « tu vois, ça nous arrive encore ! ».

Le vigile sursaute nerveusement. Son doigt rippe sur la gâchette. Une balle sort du canon, va transpercer le crâne d’Achille, traverse la pièce derrière lui, et ressort par la fenêtre de l’autre côté.

– Achille ! Hurle Hector, en essayant vainement de rattraper son corps sans vie, tombant sur le sol.

La femme hurle et s’enfuit à toutes jambes, propageant la panique à travers tout le hall.

– Maman m’avait prévenu de votre arrivée et m’a même donné des photos de vous pour m’aider à vous reconnaître, dit le vigile d’une voix tremblante. Mais je les ai perdus… Je -je venais vous conduire au coffre, dit le vigile d’une voix tremblante, tout en lâchant son pistolet par terre. Je n’ai pas fait exprès, je n’ai pas fait exprès. Merde. Meeerde…

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