CC BY-NC 2.0 Deraman Uskratzt

Chapitre 1

Les nuages s’amoncelèrent rapidement au-dessus de notre immeuble, jusqu’à ne plus laisser passer aucune lumière. Le vent se leva. Et tout à coup, un éclair illumina le ciel. Alors les fumeurs disposés sur le toit par la direction s’écroulèrent, et se tordirent de douleur sur le sol.

En sécurité dans la salle de réunion du 3e étage, chacun de nous regardait sa montre, angoissé. Il nous avait dit que tout serait fini pour la pause-déjeuner. Mais la violence des éléments nous avait pris de cours, faisant vaciller toutes nos certitudes.

Le 2e étage résonnait de bruits de courses et de combats. Et les agrafeuses prêtées par la direction nous semblaient de bien piètres armes contre ce qui pouvait surgir des ascenseurs à tout moment.

Mais nous étions prêts.

Le Directeur se leva et nous regarda en silence. Puis il se dirigea vers la fenêtre en trottant.
« Je ne sais pas si c’est pour aujourd’hui », dit-il en faisant crisser ses molaires. « Tout ça fait peut-être partie de l’entretien annuel ».

« Mais…Vous auriez été au courant, non ? », lui dis-je.

Il se retourna vers moi. Son museau tremblait légèrement. Et ses yeux, bien qu’ils fussent chacun d’un côté de sa tête, semblaient percer mon âme.

« Tu m’as placardisé, il y a quelque temps. Je ne t’en veux pas, tu sais. Je sais que tu ne t’en souviens pas », chuchota-t-il en s’ébrouant tristement.

Il marcha alors vers la porte, comme pour rejouer métaphoriquement sa sortie de la vie active. Avant de sortir, il s’arrêta quelques instants, se retourna, et dit : « durant une réunion, je suis monté sur mes grands chevaux ».

 

Chapitre 2

Le vent s’arrêta tout à coup. Sur le toit, les fumeurs se relevèrent et regardèrent autour d’eux, comme frappé d’amnésie.

– Pourquoi as-tu une cigarette à la main ? dit l’un.

– Je n’en ai aucune idée, répondit l’autre.

Pendant ce temps, au 3e étage, un étrange calme régnait. Nous étions tous très heureux : le Directeur nous avait révélé ses faiblesses, il avait enfin confiance en nous.

– Je ne suis pas ce monde, vous le savez ? dit-il, en regardant dehors, la crinière au vent.

Personne ne dit rien.

–  J’ai eu du mal à m’habituer. Parfois le monde se rebiffe. Vous avez vu cet orage ? J’ai presque cru à un signe pour que je déguerpisse.

Tout autour de nous, les bureaux reprirent leur agitation habituelle, et le ciel sa lumière. Rassurés, nous quittâmes la salle de réunion du 3e étage et continuâmes notre journée. Pour commencer en douceur, je suivis une des lignes du papier peint jusqu’à la machine à café. Arrivé à destination, je mis machinalement la dosette là où elle devait être, et réglais la machine en mode « ristretto ». Elle vibra. Le café se mit à couler, et je me sentis moins seul. Bientôt je fus rejoint par quelques collègues, et nous nous mîmes à discuter politique. Puis, chacun arrêtant l’autre au moment où la lassitude le gagnait, tout le monde finit par rejoindre son bureau, sa tasse de café vide à la main. Je fermais le mien à double tour, et ne dis plus rien de toute l’après-midi.

Chapitre 3

Le lendemain matin, je débarquais à 9h pétantes. Le soleil filtrait à travers les persiennes, et sa lumière me guidait vers la porte de mon bureau. Je m’arrêtais devant et portais mon regard sur le nom gravé directement sur le bois.

« Alfred, assistant du Directeur »

Pourquoi n’étais-je pas encore directeur ?

Quelqu’un me tapota sur l’épaule.

Un coup d’oeil en arrière : rien. Pourtant, quelques centimètres plus bas, une créature grasse, mais pourvue d’yeux pétillants me fixait.

– Vous êtes drôlement grand pour quelqu’un d’aussi bas dans la hiérarchie, me dit-elle en soupirant.

Puis elle se retourna en dandinant du bassin comme un pingouin, et s’éloigna de moi.

– Vous devriez me suivre, me dit-elle. J’ai quelque chose pour vous.

Je regardais ma montre. 9H03. Un vent frais parcourait l’étage et toujours aucun signe de vie. Depuis mon entrée dans cette entreprise, je n’avais jamais osé bouger d’un iota mon rituel du matin, trop conscient que le moindre pas de côté pourrait avoir sur mon organisme et sur celui de ma hiérarchie, des conséquences destructrices.

Et pourtant, ce matin, une étrange boule humaine aux pattes courtes, mais aux idées longues m’annonçait – sous couvert de mots habilement choisis – ma future nomination au poste de directeur.

Mon courage en étendard, je me précipitais derrière le petit être pour me perdre dans les dédales du 3e étage.

Au fur et à mesure de progression, nous passâmes devant une série de salles, dont je découvrais l’intérieur pour la première fois. Je vis une salle remplie d’hommes et de femmes debout à quelques centimètres les uns des autres.

D’une autre émanait un bruit strident, ressemblant à une alarme incendie. Mais la salle était vide. Et une lumière y clignotait tristement.

– Ah, nous sommes arrivés ! s’exclama le petit être, en pointant une porte à quelques mètres devant nous.

« Alfred ! », entendis-je.

Une main pleine de verrues s’agrippa à la charnière de la porte.

Le sentiment de « déjà vu » était tellement intense que je m’apprêtais à disparaître à tout instant.

Chapitre 4

Une créature, dont le corps et la tête, était recouverte d’une grande couverture noire, m’attendait. Elle me fit signe. Je me retournais vers le petit être qui m’avait accompagné jusqu’ici, et cherchait anxieusement dans son regard les réponses à mes questions.

Alors ses yeux roulèrent dans leurs orbites, ses épaules se haussèrent négligemment. Puis elle gonfla une de ses joues et appuya dessus avec son index.

Soudain, un sac recouvrit mon visage. Mes mains furent sanglées violemment. Un coup sur la tête, et me voilà parti.

Quelques heures plus tard je me réveillais sur le toit de l’immeuble. Dans le ciel s’entrelaçait toutes sortes de nuance de rouge. Soudain, un éclair zébra le paysage. Je me levais avec le tonnerre. Pourquoi avais-je été transporté ici ? Est-ce sur le toit qu’on devient directeur ?

Les fumeurs autour de moi me regardaient comme une bête sauvage.

– C’est lui ?

Venu des profondeurs du ciel, le tonnerre retentit à nouveau.

– Nous n’avons pas beaucoup de temps. Nous devons faire notre rapport aux RH avant ce soir.

Une cigarette était posée sur le sol à quelques mètres devant moi. Je la ramassais, sortit un briquet de ma poche, et pris une première bouffée. Puis je me décidais à rompre le cercle et revenir au 3e étage. Mais, au premier de mes mouvements, quelqu’un hurla :

– Ne le laissez pas s’enfuir !

Le tonnerre gronda pour la troisième fois.

– Voici notre chance, tous sur le Directeur !

Alors qu’ils se précipitaient sur moi, le temps se suspendit quelques instants.

Je levais la tête et vis au-dessus de moi les nuages s’amonceler rapidement, jusqu’à ne plus laisser passer aucune lumière.

 

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