Cette rubrique s’appelle ” Exercices de style “. Je vous y présenterai des courtes séquences reprenant les codes de divers genres littéraires et cinématographiques. Par exemple, vous pourrez y trouver le climax d’un récit ‪‎fantastique‬, le début d’un roman policier, la péripétie d’un récit d’‪aventures‬ ou alors le monologue d’une pièce de ‪théâtre‬ classique.

Jamais de récit entier. Le but sera à chaque fois de plonger dans une histoire, d’assister à une partie de la vie du ou des personnages, et d’en ressortir aussi sec, comme ça, sans autres formes de procès.

Après les désormais fameux « classé sans suite », « le gardien » et « l’armée du ciel » je vous propose aujourd’hui de vous immerger dans l’histoire fantastique de l’Orphelinat des Neiges et de ses pensionnaires …

 

 

Chapitre 1 – Naissance

Une route serpente au fond d’une grande vallée encerclée par les sommets. La clarté de la lune inonde le paysage et fait scintiller les neiges éternelles présentes sur les pics. Tout à coup, la montagne se fissure et fait jaillir de son sein roches, boues et neiges qui, aussitôt, dévalent la pente en grondant. La coulée accélère rapidement et emmène dans sa course les arbres se trouvant sur son passage. Arrivée en fond de vallée, l’absence de déclivité la contraint à freiner progressivement puis à s’immobiliser sur une route de goudron, juste devant une femme.

Elle a les cheveux brun coupé court, les yeux bleus, et est habillée d’une légère robe d’été rouge et violette. Elle marche d’un pas énergique depuis son entrée dans la vallée, il y a quelques heures de cela. Concentrée sur son souffle, elle ne s’était pas rendu compte de l’avalanche et regarde maintenant, stupéfaite, la coulée rendre l’âme à seulement quelques mètres d’elle.

Elle se frotte les yeux, mais se faisant hurle immédiatement de douleur. Le cri résonne, et entraîne avec lui grognements et hululements émanant des contreforts de la vallée. Effrayée, la femme reprend son chemin et accélère frénétiquement le pas. Le bruit de ses talons claquant sur le bitume relance l’excitation de la faune environnante. La femme s’en rend rapidement compte. Elle se déchausse, ramasse sa paire de chaussures d’une main et continue son chemin à la même allure.

Soudain un rugissement jaillit des profondeurs de la nuit. Un rapide coup d’œil en arrière et la femme aperçoit une voiture qui, pleins phares, fonce vers elle. Aussitôt, elle se débarrasse de ses chaussures en les lançant sur le bas-côté et commence à courir. Derrière elle, le rugissement se fait de plus en plus pressant. La femme panique, hoquète, pleure presque.

Elle s’arrête tout à coup, se retourne et porte courageusement son regard en direction de la voiture qui approche. Le halo des phares bientôt l’encercle. Malgré l’éblouissement, la femme garde les yeux grands ouverts, et sur leur iris se reflète la lune.

Le moteur est coupé. Une portière claque. Une ombre sort.

Chapitre 2 – Grand-père

– Stella ! …

Une allumette est craquée. Une flammèche naît, et la faible lueur qu’elle dégage fait apparaître une main aux articulations noueuses et aux phalanges exagérément grandes, tenant son extrémité.

– Stella ! … Pourquoi t’es-tu enfuie ?

D’un geste lent, la flamme est dirigée vers une lanterne en fonte dont la chandelle s’embrase aussitôt et illumine entièrement son porteur. C’est un vieil homme vêtu d’un frac élimé, et d’un haut-de-forme vissé sur la tête. Sous un nez osseux, il porte une moustache finement ouvragée dont les extrémités finissent leur parcours sur des pommettes maigres et proéminentes.

Stella le jauge, impassible, ses grands yeux bleus fichés sur le visage fatigué de ce nouvel arrivant. Puis, après un instant, elle esquisse un sourire timide et dit en prenant délicatement la main de son interlocuteur :

– Je voulais seulement prendre un peu l’air, grand-père. Tu as eu tort de t’inquiéter.

Rassuré, le vieil homme lui sourit.

– Je te raccompagne en voiture, si tu veux. Nous étions sur le point de dîner, dit-il en éteignant la lanterne d’un souffle.

Il lui ouvre la porte du passager et l’invite à rentrer d’un signe de la tête. Stella s’installe sur un fauteuil en cuir ancien, et frissonne involontairement alors que ses pieds nus entrent en contact avec la tôle du plancher.

Le vieil homme fait le tour de la voiture, ouvre la porte du conducteur et s’y installe. Avant de démarrer, il tourne sa tête vers Stella, et lui adresse un clin d’œil tout en retroussant sa moustache.

Alors qu’ils roulent à vive allure, Stella regarde par la fenêtre, et croit voir sur le bord de la route un macaque aux yeux rouges, fixant l’étrange machine traversant sa contrée.

Après dix minutes,  Stella et son grand-père quittent la vallée où celui-ci l’avait retrouvé, et entrent dans un vallon beaucoup plus encastré dans la montagne. En son centre se trouve une vaste demeure de 5 étages, dont seul le rez-de-chaussée est éclairé. Au fur et à mesure qu’ils approchent, Stella voit se détacher de l’ombre de la bâtisse une dizaine de silhouettes marchant d’un bon pas dans leur direction.

– Les voilà ! S’exclame le vieil homme. Ah, ils viennent à notre rencontre. Sans doute commençaient-ils à avoir faim…

 

 

Chapitre 3 – l’Orphelinat des Neiges

Ayant pris une allure un peu trop rapide pour pouvoir négocier le tournant qui précède l’entrée de la cour du château, le vieil homme freine soudainement. Le crissement des pneus sur le goudron fait sursauter Stella, tandis que son crâne cogne sourdement sur le plafond de la voiture.

— Ah ah ! J’adore la course automobile ! s’exclame le conducteur, dont l’engin, maintenant au pas, se dirige vers l’entrée principale du château.

Une dizaine de personnes trottinent autour du véhicule. Si, de loin, leurs ombres déformées par la lueur de la lune semblaient avoir des proportions invraisemblables, Stella s’aperçoit maintenant que ce qu’elle prenait pour des intrus sont en fait ses compagnons de toujours : les pensionnaires de l’Orphelinat des Neiges.

— Stella, Stella, pourquoi t’es-tu enfuie ? J’avais besoin de toi pour finir mes exercices de maths. Qu’est-ce que je vais faire demain, moi, hein ?

La supplique a pour origine un enfant de 5 ans, dont les cheveux blonds en bataille s’accordent bizarrement avec l’extrême pâleur de son teint. Le petit garçon est arrivé à la hauteur de Stella, quand celle-ci sortait tout juste de la voiture, puis, après avoir dit sa réplique, s’est retiré en grommelant à l’intérieur du château.

De l’autre côté de la voiture, le vieil homme a regardé la scène en riant.

— Jean est ridicule, vraiment ! Elle est là, c’est le principal, maintenant. Elle vous aidera tous, après que nous ayons soupé. Ainsi, vous serez prêts pour demain, dit-il, gueulard, au groupe se tenant devant lui, après que le petit garçon ait franchi la porte du bâtiment.

Puis, il braque sur Stella un regard mauvais, et reprend :

— Je ne veux voir personne au lit avant que les leçons d’aujourd’hui ne soient apprises par cœur, hein, Stella. Tu sais que je t’en tiendrai pour personnellement responsable…

Stella rougit, se recroqueville sur elle-même et, las, hoche la tête pour signifier avoir bien compris les ordres.

Mais, derrière elle, un brouhaha où s’entremêlent grognements et injures attire son attention. Elle se retourne et voit ses compagnons fulminer. Ils fixent tous le vieil homme, et ont le regard noir de colère.

— Pourquoi vous lui parlez comme ça, Monsieur ? dit l’un d’eux, les poings serrés, en faisant quelque pas dans sa direction.

Un deuxième s’avance. Il dépasse de trois têtes le reste du groupe.

— Nous ne voulons plus de vous…, marmonne-t-il à son encontre.

Stella leur adresse un regard navré et compatissant, puis s’aperçoit que de grosses gouttes de sueur coulent sur le front de son grand-père. Pour garder une posture digne, il tente de se retrousser les moustaches, mais y renonce en constatant le tremblement de ses mains. Il se rend compte alors que la jeune fille le regarde. Elle lui lance un sourire timide, plein de regrets.

— Alfred, Bobby, ça va. C’est fini. Laissez mon grand-père tranquille. Venez avec moi. Allons dîner, lance Stella, calmant instantanément les deux orphelins qui cherchaient querelle.

Le vieil homme souffle, et sort un mouchoir pour s’essuyer le front. Puis il prend la suite de la troupe qui, dirigée par la jeune fille, s’ébranle vers la demeure.

Alors que Stella entre dans le château, Jean, qui assit derrière l’entrebâillure de la porte, avait assisté à toute la scène, l’apostrophe :

— Stellaaa… Pourquoi tu l’appelles toujours « grand-père », le Docteur ? Il n’est pas de ta famille, tu sais.

 

 

Chapitre 4 – Le dîner

Au centre de la salle à manger se trouve une table en chêne massif, s’étalant sur 20 mètres de long et 5 de large. Au-dessus trône un lustre en métal finement ouvragé, sur lequel sont fixées une quinzaine de bougies, dont la lueur fait voleter les ombres des premiers arrivants dans la pièce. Les orphelins s’assoient progressivement autour de la table, tout en prenant soin de laisser libres les places disposées aux deux extrémités.

Même si elle fut parmi les premiers arrivés sur les lieux, Stella attend debout, patiemment, que celui qu’elle appelle son grand-père prenne place à table. Ce dernier arrive enfin, et s’assoit en bout de table, à l’endroit qui lui est dévolu. Puis il parcourt des yeux l’assemblée qui lui fait front, et dit à Stella, toujours debout :

– Tu peux t’asseoir maintenant, ma petite fille.

Elle s’exécute aussitôt, et s’assoit à la dernière place encore libre avec, à main droite, Jean, et à main gauche, Alfred et Bobby.

– Pourquoi c’est elle qui doit toujours s’asseoir en dernier, docteur ?! …, dit le premier avec un regard mauvais.

– Mais … je …, bredouilla le vieil homme.

– Ouais. Hein, pourquoi c’est elle ? Elle a rien fait. C’est ben la seule qu’à rien fait, marmonne l’autre, toujours à la même adresse.

– De ?… Mais, enfin…

Les deux se mettent alors à taper de manière cadencée le bois de la table avec leurs phalanges. Et leurs visages se baissent et assombrissent leurs regards déjà bovins, braqués sur le docteur.

Une porte claque. Une vieille dame vêtue d’un tablier sale et défraichi, apparaît dans la lumière, avec dans ses mains une marmite fumante. Les regards se retournent et les assiettes se lèvent. Sans un mot, elle fait le tour de la table et verse à chacun une belle ration de soupe aux légumes. L’apparition a adouci les esprits les plus échauffés : maintenant, Alfred et Bobby se baffrent bruyamment, et toute trace d’énervement semble avoir disparu de leurs visages.

Malgré tout, leur intervention a fait l’effet voulu. Le docteur n’en mène alors pas large, tentant tant bien que mal de se donner un minimum de constance en retroussant compulsivement ses moustaches. Profitant alors de l’accalmie que lui offre l’arrivée providentielle de la cuisinière, il tousse pour s’éclaircir la voix. Puis, il s’adresse à Jean et dit :

– Apprendre ses leçons, c’est très important, tu ne trouves pas.

– Si, si, répond timidement la tête blonde dont le nez avait trempé par mégarde dans le potage.

– Et tu sais pourquoi ? Tu le sais, je vous l’ai appris.

– Oh … Oui, oui ! Réponds Jean.

– C’est en apprenant ses leçons qu’on grandit. On devient plus humain. On apprend les bonnes manières et on pose un regard honnête et éclairé sur le monde.

Ayant écouté sa tirade, Stella pose sur Jean un regard attendrissant. Celui-ci s’en aperçoit et rougit de fierté.

– C’est très bien ! Bravo, bravo !

Le docteur exulte, et son enthousiasme se propage en une traînée d’applaudissements. Mais bientôt la table résonne de coups frappés de manière cadencée. Le docteur s’aperçoit avec frayeur que ce sont Alfred et Bobby qui en sont à l’origine. Montés sur leurs chaises, ils gesticulent frénétiquement et frappent le bois de leurs phalanges en hurlant : “ONK ONK ONK!OU HA HA HA! ONK ONK ONK!OU HA HA HA! ”

 

 

Chapitre 5 – L’enlèvement

La clarté de la lune est entrée par la fenêtre et a envahi la moitié du dortoir, situé au 1er étage de l’Orphelinat. Mais cela ne dérange pas les dormeurs, dont les ronflements réguliers se répercutent aux quatre coins de la pièce. Installée dans un lit près de la porte, une paire de paupières papillonne depuis quelques heures déjà. Le cerveau encore tout échauffé par les événements de la soirée et par la leçon de mathématiques qu’elle a dû donner après le dîner, Stella n’arrive pas à trouver le sommeil.

Tout en essayant vainement de s’accommoder d’une couverture trop petite, elle se demande ce qu’a voulu dire Jean lorsqu’en l’accueillant dans la cour, il lui a demandé pourquoi elle considérait le docteur comme son grand-père. N’était-il pas leur grand-père à tous ?

Mais elle n’a pas le loisir de poursuivre plus en avant ses investigations car, tout à coup, la porte à côté d’elle s’ouvre en grinçant. Stella se raidit, s’immobilise et ferme à demi les yeux de façon à voir l’intrus sans qu’un reflet de la lune dans ses rétines ne trahisse sa présence. Bientôt une silhouette filiforme fait son entrée dans la pièce, et se dirige à tâtons vers la partie du dortoir prise d’assaut par la lune. Stella suit discrètement du regard l’ombre qui se déplace à quelques mètres d’elle. Celle-ci  s’arrête devant deux lits superposés et tapote le bois de leur structure afin d’en réveiller les occupants. Les couvertures bougent en maugréant. Il en émerge deux ombres aux contours rustres et ramassés qui, tels les rats du joueur de flûte de Hamelin, prennent instinctivement la suite du la silhouette filiforme, et sortent de la pièce avec elle.

Deux minutes passent. Le dortoir retrouve sa quiétude habituelle.

-NON ! PAS DÉJÀ ! NON !

La voix d’Alfred retentit dans le couloir et fait sursauter Stella. La porte du dortoir s’ouvre et la tête du docteur apparaît. Il jette un bref regard dans la pièce pour vérifier que tout le monde est endormi, puis referme la porte. Une cavalcade dans l’escalier s’ensuit. Stella sort de son lit et sort de la pièce discrètement. Mais la lumière crue qu’impose le lustre richement décoré pendu dans l’entrée, l’oblige à fermer les yeux pendant quelques secondes. Ses pieds nus glissent sur le parquet lambrissé et, en moins d’une seconde, elle valdingue et se retrouve face contre terre. Stella ouvre les yeux et remarque que le bruit de sa chute a été couvert par le torrent d’insultes qu’Alfred et Bobby, menottes aux poignets et assis l’un à côté de l’autre, déversent  à l’encontre du docteur debout devant eux.

– Emmenez-les dans le laboratoire, dit-il, en s’adressant à deux hommes en costume noir placés devant la porte d’entrée.

Ces derniers soulèvent Alfred et Bobby en les tenant chacun par une épaule. Puis, précédant le docteur, ils s’enfoncent dans les profondeurs de l’Orphelinat et disparaissent du champ de vision de Stella. Les pas s’éloignent, puis deux portes coulissent en grinçant. La jeune femme profite du bruit pour descendre quatre à quatre les marches de l’escalier. Une fois en bas, elle aperçoit à l’opposé de la porte d’entrée, Alfred et Bobby se faire traîner à l’intérieur d’une salle aux murs blancs, tandis que le docteur referme les portes derrière eux. Stella s’y précipite et y colle son oreille.

– Tenez-les ! Mais tenez-les, bon sang !

Un bruit, semblable à celui que fait une bonbonne d’air quand elle se vide, traverse la paroi.

– Ah, c’est bon. Ça agit. Vous voyez ?

Tout à coup, le silence. Quelques secondes passent. Stella n’entend plus que sa propre respiration. Puis, comme venus de très loin, des bruits métalliques, battus à intervalles réguliers, se font entendre.

– C’est bon ! À la voiture, maintenant !

Les portes s’ouvrent soudainement. Effrayée à l’idée de se faire surprendre, Stella se colle au mur et voit passer le docteur suivit des deux hommes en noirs, traînant par les pieds Alfred et Bobby, à demi inconscients. L’un d’eux aperçoit Stella du coin de l’œil, et dans un ultime effort,  tend vers elle une main poilue et difforme, avant de s’évanouir pour de bon.

 

 

Chapitre 6 – Métamorphoses

 – Eux, ils vont sur le siège arrière, vite !

Sur la cour de l’Orphelinat sont étendus deux adolescents inanimés. Les traits de leurs visages sont calmes, et chacun d’eux arbore un sourire figé. Un des hommes de main du Docteur soulève le premier en le tenant par les épaules. Le mouvement brusque le réveille à moitié. Pendant qu’il est tiré sans ménagement vers la voiture du Docteur, il tente de porter de grands coups à ses kidnappeurs, mais n’arrive à toucher personne. Le deuxième adolescent subit ensuite le même sort.

Aussitôt que le Docteur et ses deux hommes de main sont entrés dans le véhicule, Stella traverse discrètement la cour, et s’accroche à la roue de secours fixée sur le coffre. Soudain, le moteur pétarade et laisse échapper une grande volute de fumée noire qui manque d’étouffer son passager clandestin. Puis la voiture s’élance dans la nuit.

– Mais qu’est-ce que je suis en train de faire ? Je ne vais pas m’en sortir. Je suis complètement folle. Qu’est-ce qui m’arrive ! s’exclame Stella, dont l’équilibre instable menace de se rompre à tout moment.

Son coeur bat fort dans sa poitrine. Ses grands yeux bleus s’embuent. Tout autour d’elle, le paysage s’élargit alors que la voiture passe du vallon où se situait l’Orphelinat à l’immense vallée où Stella a cru pouvoir se cacher des griffes du Docteur.

S’efforçant de contenir le tremblement de ses mains, elle s’accroche à un des essuie-glace arrière et se hisse afin de jeter un bref coup d’oeil à l’intérieur de la voiture. Les têtes d’Alfred et Bobby sont harnachées au plafond et leurs corps pendent mollement en dessous, comme endormis. Chacun fait face à un homme de main, qui lui écarte les paupières et les éclairent avec un petit instrument émettant une lumière rouge. Ils semblent chercher quelque chose, mais ne trouve rien. Ce faisant, ils s’énervent et lâchent des bordées de jurons qui, atténués par le bruit du moteur et par l’épaisseur de la vitre, arrivent aux oreilles de Stella presque à la façon de murmures.

Cinq minutes plus tard, la voiture décélère progressivement puis s’arrête sur le bas-côté. Stella en profite pour lâcher prise et rouler dans les hautes herbes. Le bruit du moteur laisse place peu à peu à un concert de hululements et de hurlements dont les échos, se répercutant de montagne en montagne, montent jusqu’à la lune. Immobile, Stella se fond avec la nuit qui l’entoure. Les portières s’ouvrent. Le Docteur sort le premier. Il allume une lampe de poche et la braque tout autour de lui, en retroussant nerveusement ses moustaches.

– C’est bon, la voie est libre, dit-il à ses hommes de main, toujours à l’intérieur de la voiture.

Ils sortent puis expulsent brutalement de l’habitacle Alfred et Bobby, qui s’en vont rouler sur le goudron. La violence du choc semble les avoir réveillés. Ils se relèvent, pantelants et à moitié groggy.

Des yeux rouges se trouvent à quelques mètres de Stella. Caché comme elle par les hautes herbes, leur propriétaire observe la scène en grondant doucement. Peu à peu, la lumière de la lune dévoile ses contours. La jeune fille s’aperçoit qu’elle se trouve à quelques mètres d’un macaque au poil dru et au corps musculeux. Tapi dans l’herbe comme elle, il darde brièvement son regard vers le sien, puis se réintéresse à la scène devant eux. Frappée par un étrange sentiment de familiarité, Stella le regarde encore quelques instants et sourit mystérieusement.

Plus loin, le Docteur et ses hommes de main se tiennent à bonne distance d’Alfred et Bobby qui, affolés, ne comprennent pas vraiment ce qu’ils font ici. Soudain, les visages des deux adolescents se ramassent. Leurs fronts s’abaissent et se rident. Des poils leur poussent aux pommettes, et leurs mâchoires craquent horriblement au fur et à mesure que des canines longues et pointues émergent de leurs gencives. Alfred et Bobby poussent des hurlements de peur, et tapent frénétiquement de leurs poings et de leurs pieds sur le sol.

Les yeux rouges du macaque tapi dans les herbes luisent de plus en plus intensément, et son grondement ressemble maintenant à celui d’une gigantesque nuée d’abeilles survolant la vallée. Alors il se recroqueville, tend tous ces muscles, prend appui sur ses pattes arrière et s’élance vers le Docteur.

 

 

Chapitre 7 – Jean face à son public

 – Les gars, les gars. Vous savez quoi ? Hier soir, y a un monstre qu’est venu dans notre chambre. Il était très grand. J’ai pas trop pu voir son visage parce que c’était la nuit. Mais c’qui est sûr, c’est qu’il a enlevé deux des nôtres cette nuit.

Dehors, les montagnes du cirque entourant l’Orphelinat des Neiges laissent poindre les premières lueurs du jour. Dans le dortoir situé au 1er étage du manoir, Jean s’arrête quelques instants pour regarder sa montre et est surpris de constater que toute la chambrée s’est réveillée 1/2h plus tôt que d’habitude. “ Probablement étaient-ils pressés de m’entendre raconter les choses extraordinaires que j’ai vu cette nuit ”, se dit-il, fier comme un paon.

– C’est l’aube. Et Stella n’est toujours pas là, continue Jean, tout en se dirigeant vers la fenêtre. Vous auriez dû la voir hier quand le monstre est apparu. Elle était magnifique…

Puis il se retourne brusquement vers ses spectateurs, et se met alors à mimer avec emphase tout ce qu’il décrit.

– Dès que le monstre est entré dans la chambre, elle l’a suivi à pas de loup dans tout le dortoir. Ses pieds glissaient sur le parquet, et son regard traversait l’obscurité. Le monstre s’est approché d’ici, dit Jean, en désignant un lit superposé situé au centre de la pièce. Il se déplaçait comme un pingouin et ne cessait de se tripoter quelque chose sur le visage. Puis arrivé à proximité du lit, il s’est penché sur le matelas du bas et a …

Les yeux rivés sur le matelas, Jean s’arrête soudainement de parler. Puis il lève lentement son visage dans lequel le sang semble s’être figé et regarde l’assemblée devant lui.

Au comble du suspens, celle-ci s’écrie :

– Jean ! Jean ! Que t’arrive-t-il ? Qu’est-ce que le monstre a fait ?

– Alfred et Bobby ! C’est eux que le monstre a enlevés ! C’est eux ! s’écrie Jean en frappant rageusement du plat de sa main le bois du lit.

La chambrée se compte. Chacun, du plus petit au plus grand, répond à son nom, comme c’est la coutume chaque matin depuis que l’Orphelinat a été créé. Mais des quinze personnes présentes le soir d’avant dans le dortoir, deux manquent effectivement à l’appel…

– Elle avait pourtant tout fait pour empêcher cela, murmure Jean tristement.

–   Raconte-nous ! s’exclame l’assemblée.

–  Le monstre a chargé Alfred et Bobby sur son dos comme si c’était deux quartiers de boeuf, puis s’est acheminé lentement vers la porte du dortoir. Stella s’est faufilée derrière lui et pendant tout le trajet jusqu’à la porte, a essayé de réveiller nos deux amis en donnant des claques sur leurs têtes endormies. En vain… Au comble du désespoir, elle s’est alors placée entre le monstre et la porte. Et le regard dur, et le torse fier, elle l’a toisée comme un vrai Cerbère, dit solennellement Jean en mimant comme depuis le début de son histoire, la scène qu’il est en train de raconter.

L’assemblée pousse alors un “aaah” d’admiration, au son duquel Jean ne peut s’empêcher de sourire, les pommettes rouges de plaisir.

– Mais le monstre l’a écarté comme un vulgaire fétu de paille, a ouvert la porte et a disparu avec sa cargaison, conclut-il, les épaules basses, tout en se dirigeant vers la fenêtre.

Le jour est maintenant bien installé . Jean s’aperçoit que de longues giclées de boues ornent les côtés de la voiture du Docteur, garée dans la cour, en contrebas du dortoir. Alors que le jeune garçon se perd dans ses pensées – dans lesquelles se bouscule son inquiétude face à la disparition de Stella, d’Alfred et de Bobby, et sa satisfaction quant à la performance qu’il vient de donner, son regard croise les yeux bleus d’une jeune fille au visage fatigué.

 

 

Chapitre 8 – le retour de Stella

Les mains de Stella tremblent de s’être agrippées au coffre de la voiture du Docteur pendant tout le trajet du retour. Le soleil du petit matin essaye vainement de réchauffer son corps parcouru de frissons.

Soudain à quelques mètres d’elle, la porte de l’Orphelinat des Neiges s’ouvre en grinçant. Stella s’apprête à s’enfuir. Mais, émergeant timidement de l’entrebâillure, la tête de Jean la regarde. Et ses yeux sont pleins de larmes. Stella reste interdite. Le petit garçon s’élance vers elle.

Une seconde après, le voilà dans ses bras. Son souffle était resté suspendu jusqu’à ce qu’elle revienne.

Puis, sans rien dire, Jean prend la main de Stella et la conduit jusqu’à l’étage. Ils traversent le hall d’entrée, et montent les escaliers menant au dortoir. Jean regarde droit devant lui, le regard fier, comme si Stella était la première fille qu’il emmenait au bal. Un vent frais, entré avec eux, les porte délicatement jusqu’au dortoir.

– STELLA !

– Mais où étais-tu donc passé ?

– Jean nous a dit que…

Le jeune garçon agrippe l’avant-bras de Stella, et le serre jusqu’à ce qu’elle s’en rende compte et tourne vers lui un regard étonné.

– Je peux te parler, dit Jean, le visage cramoisi, je voudrais te parler. Je peux te parler ?

Gardant toujours prise sur elle, il tente de l’amener à l’écart du groupe. Mais dans l’esprit de la jeune fille résonne encore toute la violence de la nuit dernière. Aussi interprète-t-elle le geste rustre de Jean comme un danger auquel son cerveau reptilien lui intime de répliquer. Elle fait alors un bond arrière, et ainsi dégage son bras du piège qui peu à peu se refermait sur lui.

Puis, sans un regard pour son jeune compagnon, elle se tourne vers la chambrée et s’écrie, paniquée :

– NOUS SOMMES EN DANGER !

Le silence se fait. Tous les yeux se braquent sur Stella, y compris ceux de Jean qui, assis sur un lit, darde sur la jeune fille un regard où se mêle l’admiration et la haine.

Stella s’assoit à côté de Jean, le temps de reprendre ses esprits.

Puis elle regarde son auditoire, et commence à leur raconter ce qu’elle a vécu : du moment où, réveillée par un bruit, elle a épié le Docteur entrant dans le dortoir, jusqu’à sa rencontre avec le macaque dans la grande vallée au-delà de celle où se trouve l’Orphelinat des Neiges. Pendant que Stella parle, des murmures ça-et-là s’étonne de la différence entre sa version des événements et celle de Jean.

Stella s’arrête alors soudainement. Les orphelins pensent qu’elle a remarqué les murmures et qu’elle ne les permet pas. Mais ils s’aperçoivent vite que la jeune fille fixe la porte du dortoir. Leur regard suit le sien, et tombe sur celui du Docteur. Fraîchement apprêté, celui-ci lance à la cantonade :

– Qui a faim ? Le petit-déjeuner est prêt en bas ! J’ai acheté des croissants pour tout le monde !

Comme dans un match de tennis, les yeux des enfants font des allers-retours entre Stella et le Docteur. Puis, au bout de quelques interminables secondes, alléchés par la promesse d’une table bien remplie, ils commencent à se diriger vers la porte, qu’ils passent par petites grappes sous le regard bienveillant du vieil homme. En quittant le dortoir, certains chuchotent : « quel sale menteur ce Jean… Avec sa bouille, on dirait pas… Pourtant… Quel sale menteur… »

Impuissante, Stella les regarde s’éloigner. Jean se précipite hors de son lit, et se dirige vers la porte en courant. Puis il s’arrête et crie :

– MAIS VOUS N’AVEZ PAS ENTENDU CE QUE STELLA A DIT ? LE MACAQUE AUX YEUX ROUGES LES A EMMENES ! ALFRED ET BOBBY ONT DISPARUS DANS LA FORÊT !

La porte claque. Dehors, le rire du Docteur retentit.

 

 

Chapitre 9 – L’aventure nous attend

Léa est très belle, et emporte partout où elle va une bonne odeur de pain chaud.
Elle a toujours habité à l’Orphelinat. Quand Alexis et Benjamin étaient enfants, c’est déjà elle qui leur apportait le petit-déjeuner, dans la grande salle ; ses longs cheveux blonds les frôlant, alors qu’elle se penchait sur la table en bois pour poser la casserole de lait. Et déjà, ils la retenaient quelques instants, avant qu’elle ne reparte vers la cuisine, pour lui parler de tout et de rien, tant sa présence était réconfortante, maternelle juste comme il faut.

Aujourd’hui, les deux garçons sont adolescents. Et leur fantasme n’a pas changé.
Quand ils ne la voit pas, ils élaborent mille plans pour l’inviter à sortir. Peut-être serait-elle tentée par une ballade. Pourquoi ne pas prendre la voiture du Docteur et partir avec elle faire un tour ? L’idée les laisse rêveurs. Chacun sait qu’il aura le courage d’être le premier à proposer à Léa la virée de sa vie. Mais chacune des apparitions de Léa les fait rougir et les laisse cois.
Et ce matin n’échappe pas à la règle.

En se dirigeant vers la table du petit-déjeuner, Alexis et Benjamin discutent à bâtons rompus des événements de la nuit passée. Ils sont certains que Stella, Alfred et Bobby ont subtilisé la voiture du Docteur pour aller faire la bringue quelque part au-delà de la vallée. Puis, les deux garçons ayant décidé de prendre définitivement les voiles, Stella a du revenir toute seule en voiture jusqu’à l’Orphelinat. Elle a ensuite inventé une histoire farfelue pour cacher la vérité aux yeux du Docteur, et s’éviter la honte devant les autres orphelins. Pierre, quant à lui, a touché le fond en essayant maladroitement de confirmer les élucubrations de son adorée.
Mais toute cette histoire n’a pas servi à rien. Alexis et Benjamin vont proposer à Léa une virée en voiture, et une soirée d’enfer! Si Stella et les deux crétins ont réussi leur coup, pourquoi pas eux?

– Salut les enfants ! s’exclame une voix féminine, située derrière eux.

Alexis et Benjamin n’osent pas se retourner. Léa, amusée depuis toujours par leur comportement, s’approche en sautillant. Tout à coup son visage souriant apparaît entre ceux des 2 garçons, qui virent cramoisi, en moins d’une seconde.

– Vous allez bien ? Vous avez bien dormi ? dit-elle en posant une grosse brioche dorée sur la table.

Alexis regarde ses mains, puis Léa, puis le mur, puis à nouveau Léa. Il se tourne ensuite vers Benjamin et lui bredouille quelques mots à l’oreille.

– Oui… oui, on se réveille quoi, grommelle Benjamin, d’un air faussement détaché.

– Le petit-déjeuner est le repas le plus important de la journée, mangez ! dit-elle, avant d’esquisser un pas en arrière pour retourner dans sa cuisine.

Soudain, Alexis se lance :

– Tu fais quoi? Tu fais quoi là, après? demande-t-il, les yeux dans le vide et la voix pleine de trémolos.

Interdit, Benjamin met quelques secondes à comprendre les plans de son ami.

– Pourquoi ? Vous avez quelque chose à me proposer les garçons ? dit Léa, le sourcil levé, tout en revenant vers la table.

Benjamin se tourne vers Alexis et lui lance un regard interrogatif, tout en pointant la voiture du Docteur, garée dans la cour juste devant les baies vitrées de la salle à manger. Alexis acquiesce d’un signe de tête.

– On voulait … On voulait peut-être t’inviter à faire un tour en voiture, ce soir, j’sais pas, bredouille Alexis en se retournant vers Léa.

– Tu sais…Aller en ville, continue Benjamin

– Pour ? demande Léa, les bras croisés sur la poitrine, en regardant les deux garçons.

– On connaît des bars sympas ! dit le premier.

– Tu pourras entrer, t’inquiètes. Tu seras avec nous ! renchérit le deuxième.

Léa éclate de rire devant ces deux gringalets roulant des mécaniques.

– Et la clé ? demande-t-elle

– La clé ? dit Benjamin, les yeux ronds.

– De la voiture. Pour la démarrer, pour y entrer, il faut une clé !

Benjamin lance un violent coup de coude dans les côtes d’Alexis, puis lui murmure :

– Ok, ça y est, tu nous as bien foutu la honte.

Léa fouille alors dans une des multiples poches de son tablier et en sort un objet. Puis elle se penche vers les deux garçons, et leur montre, sur la paume de sa main, une clé cuivrée, reliée à un porteclé où il est inscrit en lettres calligraphiées “Voiture du Docteur”.

– Pourquoi attendre ce soir ? leur dit-elle, avec un sourire mutin.

Léa se relève, remet la clé dans son tablier, et se dirige vers les baies vitrées tout en faisant signe aux garçons de la suivre. Le regard plein d’étoiles, Alexis et Benjamin se lèvent discrètement pour aller la rejoindre. Ni le Docteur, plongé dans la lecture de son journal, ni les autres orphelins, en train de se bâfrer méthodiquement, ne remarquent leurs déplacements.

Une fois dehors, le groupe file vers la voiture, Léa en tête. Soudain, un battement régulier venant de l’intérieur de la carrosserie se fait entendre. La jeune femme intime à Alexis et Benjamin de se tenir à distance, puis elle avance prudemment vers l’habitacle. Après quelques secondes, les deux garçons ne résistent pas à la curiosité et la rejoignent.

Sur le siège passager se trouve un des employés du Docteur. Son visage est en sang. Il tente de parler, mais ses mots s’étranglent dans sa gorge. Ses bras sont bizarrement arqués, et ses poings fermés tapent sans relâche sur la portière.

Léa le fixe, sans sourciller. Le blessé, dont les yeux se remplissent progressivement d’une lueur fauve, soutient son regard, tout en continuant à marteler la porte de la voiture. Après quelques secondes, L’homme parvient péniblement à articuler un appel à l’aide, étouffé par l’épaisseur de la vitre de la voiture. Léa sort alors un revolver de son tablier, et le pointe vers lui. Le battement de ses poings contre la carrosserie ressemble à un coeur qui s’emballe.

Soudain, Léa appuie sur le percuteur. La balle traverse la vitre et finit sa course dans l’orbite de l’homme.

Le gong s’arrête.

Les mains tremblantes, Léa abaisse son revolver et le range dans une poche de son tablier.

– Oh, toi alors, t’en as du culot de me demander une chose pareille, dit-elle au corps sans vie étalé à l’intérieur de la voiture.

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mai 7, 2018

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